Que fait-on des corps de migrants retrouvés en mer ?” Cette question, tragique, est posée par Taina Tervonen. Journaliste indépendante, elle dédie depuis 2015 une large part de son travail aux disparitions de migrants qui tentent, chaque année, de traverser la mer Méditerranée. “Au cours de mes enquêtes [réalisées notamment pour le site d'informations Les Jours], j’ai rencontré des anthropologues judiciaires, dont le travail consiste à identifier les corps pour les rendre aux familles. Mais je me suis très vite rendue compte que ce travail était l'œuvre de quelques personnes uniquement”.

Parmi elles, José Pablo Baraybar. Depuis 2017, l'anthropologue judiciaire dirige la mission Forensics du CICR (Comité international de la Croix Rouge). Avec son équipe, il travaille à l'identification de personnes disparues en mer, en lien avec les autorités étatiques Avec un objectif : permettre aux familles d’avoir des réponses à leurs questions et, ainsi, de faire leur deuil. “Comment atteindre cet objectif, telle est la grande question, concède José Pablo Baraybar. C’est un problème gigantesque que nous essayions de régler avec des outils qui ne fonctionnaient pas. Nous ne sommes pas des techniciens, il nous fallait donc aller chercher de l’aide ailleurs, trouver des éléments scientifiques pour appréhender nos problématiques terrain”.

C’est ainsi que débute en 2020 la collaboration avec le Groupe INSA, portée par la Fondation INSA dans le cadre d’un partenariat inédit dans l’Enseignement supérieur. “Cette Alliance incarne parfaitement nos valeurs, rappelle Bertrand Raquet, président du Groupe INSA et directeur de l’INSA Toulouse. Notre modèle porte en lui cette association entre humanités et technologies. Nous avons la volonté de nous rapprocher de grandes causes et de mobiliser notre potentiel scientifique pour contribuer à ‘réparer’ le monde. Cela peut paraître ambitieux, mais aujourd’hui, nous n’avons plus le choix”.

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Compétences techniques, applications humanitaires


Depuis bientôt deux ans, le CICR et plusieurs écoles du Groupe INSA travaillent donc main dans la main pour concevoir et développer des outils numériques qui permettront aux équipes de l’ONG, sur le terrain, de faciliter la traçabilité des corps, mais aussi leur identification. Plusieurs livrables (applications et logiciels) ont d'ores et déjà vu le jour, permettant par exemple d'automatiser la recherche d'identités sur les réseaux sociaux ou encore de nettoyer et traiter des images, appliqué à la reconnaissance de personnes décédées. 

Des étudiantes et étudiants ont ainsi consacré leurs stages de fin d’année à cette problématique. C’est le cas de Zachary Hellouin et de Jeong Hwan KO, jeune diplômé et étudiant de l’INSA Toulouse. Tous deux ont travaillé sur un projet consistant à utiliser puis évaluer l'apport des algorithmes et des modèles de reconnaissance faciale dans l'identification des dépouilles. “Jusqu’alors, je pensais que tout ce que j’avais appris en école d’ingénieurs n’avait qu’une application industrielle. Ce projet m’a démontré que ce n’était pas le cas, témoigne Jeong. “J’avais besoin de retrouver du sens dans ce que j’apprenais, concède Zachary Hellouin. Et ce stage a permis cela. Le fait d’être accompagné dans cette démarche par nos enseignants-chercheurs m’a permis de prendre conscience qu’eux aussi avaient à cœur de mettre leur connaissances techniques au service d’une cause humanitaire.

De son côté, Sami Yangui, maître de conférence au sein du département Génie électronique et informatique de l’INSA Toulouse craignait que les stages proposés dans le cadre de cette Alliance ne trouvent pas preneurs. “Très vite, les étudiantes et étudiants se sont mobilisés, dans un contexte particulier puisque nous étions en plein premier confinement, en mars 2020, se rappelle l’enseignant-chercheur. La motivation de ces étudiants a été pour moi d’une grande richesse. Dans les moments de doute, face à la cruauté des sujets traités, ce sont eux qui nous rappelaient qu’il ne fallait pas baisser les bras”.

"Ému et impressionné"


Du travail de ces étudiants, impliqués sur les campus de Lyon, Rouen et Toulouse, sont nées deux applications. DIVIDOC et DIVIMAP permettent de maintenir la traçabilité des dépouilles mortelles, en géolocalisant les lieux de découverte et d’inhumation du corps. Elles sont en cours de déploiement sur le terrain. D’autres outils vont continuer d’être conçus, à l’image de logiciels permettant de remodéliser un visage. Mais il reste encore du travail. “Cela peut paraître frustrant, pour les étudiants notamment, mais il faut essayer, se tromper, suivre une piste, changer de voie, rappelle Jose Pablo Baraybar. Aujourd’hui, nous disposons d’architectures solides, grâce au travail fourni par les étudiants et leurs enseignants-chercheurs. Je suis très ému et impressionné par la qualité du travail fourni par les étudiants et leurs enseignants-chercheurs. S’ils ont cette force à leur âge, et je ne parle pas seulement de la force technique, alors je suis convaincu qu’on pourra changer le monde”.

Cette table ronde s'est tenue le 29 novembre 2021 sur le campus de l'INSA Toulouse, dans le cadre d'Et Maintenant ?, festival organisé par France Culture et Arte.

La rediffusion de ce rendez-vous est accessible sur la chaîne YouTube du Groupe INSA.
[Dans les médias]
Ils rendent un visage aux disparus, par Taina Tervonen, Les Jours, décembre 2020
Une app codée par des étudiants aide les disparus du Covid ou des migrations à retrouver une identité, par Sarah Sermondadaz, Heidi News, janvier 2021

Les Alliances de la Fondation INSA

Pour articuler science et engagement au service du bien commun, la Fondation INSA a conçu un nouveau programme : les Alliances. Portées dans le cadre du mécénat, les Alliances sont un dispositif de coopération durable entre le Groupe INSA, des entreprises et une organisation engagée dans une cause humanitaire ou sociétale. L’objectif est de mettre l’expertise scientifique des INSA au service de la cause soutenue et d’y associer des entreprises dans le cadre du mécénat.

Trois Alliances existent à ce jour :
• Alliance CICR
• Alliance Innovation for Humanity (Handicap International)
• Alliance WeTechCare